3ème Forum Adolescences de la Fondation Wyeth
Pour ce 3ème Forum Adolescences de la Fondation Wyeth, plus de 200 jeunes, venus des lycées parisiens, de proche banlieue et de province* occupaient le devant de la scène.
Curieux et attentifs, 400 adultes, professionnels de l’Education Nationale, de la santé, de la justice, de la recherche, du secteur social, familial et associatif ont été des observateurs et acteurs passionnés des débats.
Il s’agissait en effet de faire dialoguer adolescents, de 14 à 18 ans, et experts sur 4 thèmes sensibles de l’adolescence : la santé, l’avenir professionnel, les responsabilités et la confiance en l’avenir.
Bien dans ma tête, bien dans mon corps
Unal et Charlotte, rapporteurs des deux lycées parisiens Sophie Germain et Gustave Ferrié, livrent leurs conclusions élaborées avec leurs camarades en classe. Unal donne tout de suite le ton : affirmant que « l’adolescence n’est pas une maladie », et pour Charlotte, « le bien être est un équilibre, que l’on trouve dans la relation avec les autres, dans sa famille ». L’enquête Ipsos le confirme : 82% des adolescents déclarent parler facilement avec leurs parents ; les 8% d’ados qui disent aller mal sont ceux ayant peu de contacts avec les adultes. Pour ne rien arranger, les adultes se font aussi une image fausse des « ados » : 72% des adultes interrogés considèrent que les adolescents sont souvent mal dans leur peau alors que seulement 19% des adolescents pensent qu’ils le sont effectivement. Unal ajoute « on aime mettre en avant le côté révolté des ados, en fait nous avons peu de différence avec les adultes ». Pour le Pr Catherine Weil Olivier, pédiatre, la famille reste le lieu où se fixent les repères. C’est en son sein d’abord, au contact avec les autres ensuite, que l’on apprend à se sentir bien. Cette recherche de l’équilibre, de l’état de bien-être, reste le travail de toute une vie et non un effort particulier à l’adolescence. C’est cependant l’âge où les doutes de l’adolescent doivent trouver en réponse la confiance et l’optimisme qui vont apporter l’équilibre recherché. « S’il est essentiel à la bonne santé morale des adolescents, cet équilibre ne va pas de soi » affirme le Pr Philippe Jeammet, pédopsychiatre. Beaucoup d’adultes et de parents projettent sur leurs enfants les doutes de leur maturité, le stress de leur quotidien. Au fond, à leur image, les « ados » ne vont-ils pas penser que l’on a besoin de se sentir mal pour avoir l’impression d’exister ?
Ils le disent et le répètent pourtant : les ados en ont « marre de l’image de l’ado révolté et en souffrance ». Ils vont bien, sont heureux dans leur famille et se considèrent majoritairement comme privilégiés.
En revanche, la valorisation dans les médias de la souffrance, des difficultés, des excès de certains donne une impression de désespérance d’une génération qui a le droit de réussir sa vie et les capacités pour le faire. Pour les adolescents eux mêmes comme pour les experts, les parents restent l’élément stable pour la construction de leur personnalité.
Mais, tout n’est pas rose pour autant. Un exemple : la santé apparaît dans le dialogue familial comme un reproche ou un avertissement face à une attitude, et non comme un conseil spontané. Au fond, comme le dit Unal, « les parents ont aussi le droit à être soutenus, à une formation ; ce n’est pas évident d’être « bons » parents ». Et Philippe Jeammet de renchérir après les éclats de rire de l’assistance : « le problème de beaucoup d’ados, ce sont leurs parents ! ». Depuis 30 ans, les adultes ont gommé la dimension éducative de leur rôle au bénéfice, souvent excessif, de la protection et de la fusion affective. Le refus du conflit, le « jeunisme » ne sont pas des garanties de bien être. Les jeunes le rappellent dans le débat : ils n’ont pas envie d’adultes qui leur ressemblent, qui leur racontent leur vie intime. Ils attendent d’abord de la confiance et de l’autorité. Comme le dit Charlotte, ils revendiquent le droit d’expérimenter... et de se tromper ; l’autorité ne fait pas peur quand elle fait prendre conscience de ses erreurs, qu’elle est « juste » et »argumentée ».
Mon avenir professionnel, comment le construire ?
Pour en parler, Milos et Jean Claude témoignent des univers qui sont les leurs. « Hyper dur de trouver un taff » pour Milos en filière professionnelle ; « on se concentre sur le bac avant de penser à autre chose » dit Jean-Claude, au lycée général. Pour les élèves du lycée professionnel Gustave Ferrié, l’avantage reste aux formations concrètes qui conduisent à un métier. Cependant, tous voient avec inquiétude la recherche d’emploi, « les bac plus 10 » qui se retrouvent aux caisses des magasins, « ça craint ». Pour beaucoup, le diplôme est un papier qui ne garantit plus l’accès à un travail.
Les deux experts, Marie Choquet, épidémiologiste et Patrice Huerre, psychiatre, partagent le même constat : la relation des adolescents aux études est difficile car le système scolaire français reste trop basé sur l’élimination et la gestion par l’échec. Les filières professionnelles sont encore trop souvent des filières non choisies, résultant de la difficulté à suivre la filière générale. Cette particularité française est d’autant plus préoccupante, soulignent-ils, que toute action, échec, ou succès, à cet âge de la vie, a une répercussion sur la vie entière. Le diplôme n’est pas une fin en soi bien, que le vocabulaire classe encore de façon catégorique les individus selon qu’ils ont, ou non, leur bac.
Sont-ils angoissés par leur avenir professionnel ? Manifestement bien moins que leurs parents. « je sais que je m’en sortirai » dit un jeune dans l‘assistance. Cette capacité d’adaptation est une réalité de cette génération souligne Patrice Huerre. Cette adaptabilité s’acquière très jeune et seuls des adultes moulés dans le plein emploi et les parcours professionnels linéaires depuis 30 ans peuvent reprocher à un adolescent de 15 ans de ne pas savoir encore quel métier il voudra faire.
En lien avec la table ronde précédente, des intervenants dans l’assistance soulignent que la notion de « bien être à l’école » est insuffisamment prise en compte. Pourtant, remarque Marie Choquet, « avenir affectif et avenir professionnel restent liés ». Des initiatives sont à prendre dans de nombreux lycées pour valoriser les lieux de vie, les professions qui accompagnent les jeunes comme les assistantes sociales, les infirmières scolaires, voire les ateliers de sophrologie pour évacuer le stress comme celui mis en œuvre avec le professeur d’EPS au lycée Sophie Germain.
Entre eux, les ados débattent des avantages et inconvénients des filières générales et professionnelles. Pour les uns, avantage à une formation générale qui permet de choisir plus tard son orientation, mais a l’inconvénient de mener des études longues qui débouchent de plus en plus difficilement sur des emplois correspondant aux compétences acquises. Pour d’autres, la filière professionnelle met en contact plus tôt avec la « vraie vie » professionnelle, et favorise l’apprentissage de matières concrètes et utiles. Peut-on améliorer les choses ? Pour de nombreux professionnels dans l’assistance, oui, en particulier en valorisant les filières professionnelles et en les inscrivant dans une dynamique de choix positif et non de filière par défaut. Proposition également de réflexion pour réussir à faire une orientation selon les capacités et les points forts de l’enfant, et non par sa capacité à s’inscrire dans un moule plus ou moins adapté.
Un débat au cours duquel les adolescents présents ont fait preuve d’une concentration et d’une lucidité que beaucoup d’adultes, parents, éducateurs ou enseignants pourraient leur envier.
Donner confiance aux jeunes quant à leur capacité de s’insérer professionnellement dans la société, c’est possible. Mais, souligne Patrice Huerre, attention au manque de confiance en soi propre à l’adolescence, auquel s’ajoute parfois l’influence involontaire de parents ou de proches très critiques par rapport à l’activité professionnelle pour faire un cocktail que n’aide pas à prendre « son envol » souligne Jean-Claude.
Mon avenir social, mes responsabilités
Ce troisième thème du forum, introduit par les rapporteurs Cobi et Alexandre a fait l’objet d’un débat particulièrement intense entre experts et adolescents. Les responsabilités, ce n’est pas abstrait : garder son petit frère, aller à l’école, aider celui qui a besoin qu’on l’aide, fonder une famille... C’est aussi respecter l’autorité. Selon Alexandre, pour être comprise et acceptée, l’autorité doit être justifiée. Sinon elle peut provoquer des réactions parfois violentes. Pour Cobi, l’autorité est souvent arbitraire. Le sentiment d’injustice qu’il ressent, par rapport aux relations avec la police ou aux décisions de justice, n’aide pas à respecter les institutions. « L’autorité des forts contre les faibles, des blancs contre les noirs ne sert qu’à faire taire les jeunes »...« comme le biberon calme le bébé ». Et Michel Field de l’interroger : « et toi ton biberon, c’est quoi ? » ; « pour moi, le biberon c’est la police ! ».
Dans l’esprit forum, et toujours dans le respect et la bonne humeur, les jeunes s’interrogent entre eux sur leurs responsabilités vis à vis de l‘enseignement : Se lève t-on tous les matins pour aller en cours pour faire plaisir à ses parents ou pour soi même, apprendre et progresser ? Jean Pierre Rosenczveig, président du tribunal des enfants de Bobigny va trancher le débat en rappelant la genèse de l’école publique.
C’est pour éveiller les consciences et apporter à tous une éducation qui permette de faire des choix de vie que le droit à l’éducation a été institué à la fin du 19ème siècle. Ce droit est assorti du devoir de suivre l’école pour devenir un citoyen actif et responsable du respect des lois du pays dans lequel il vit.
Serge Hefez, psychiatre, qui partage avec Jean Pierre Rosenczveig l’expertise de cette table ronde souligne que le sens de « la participation à la construction de la société », des responsabilités collectives s’est dilué depuis de nombreuses années dans un mouvement d’exacerbation des valeurs individuelles.
Les valeurs collectives et la responsabilité « collective » devant les institutions ne sont plus bien comprises.
Ce n’est pas un choix de génération ou une défaillance éducative mais le produit d’une évolution engagée depuis une trentaine d’années et dont les adultes d’aujourd’hui sont en partie responsables, au point même que l’autorité « se négocie dans bien des familles sur une base contractuelle » souligne un psychiatre dans l’assistance. Toute proposition normative assortie de la recherche d’un accord de l’autre ne peut aider à la compréhension et à l’adhésion à des règles « supérieures ».
Jean Pierre Rosenczveig et Serge Hefez rappellent que l’autorité est un mécanisme protecteur et juste. Le magistrat explique en particulier les mécanismes, non pas coercitifs mais protecteurs, de la loi. Un petit cours de droit reçu dans un silence quasi religieux.
La prise en compte des attentes des adolescents est sans doute un moyen de renforcer leur sens des responsabilités.
Dans ce domaine, des efforts sont à faire, et Serge Hefez de citer les expériences de conseils municipaux des jeunes et Jean Pierre Rosenczveig la récente loi de 2007 sur la protection de l’enfance qui donne le droit aux enfants, jusqu’à 18 ans, d’être entendus sur toutes les décisions de justice qui les concernent, à titre d’exemple le jugement de divorce.
Il ne faut cependant pas dire que les ados fuient les responsabilités souligne un proviseur ; l’initiative « Envie d’agir » dans le département des Yvelines a montré leur engagement dans le milieu associatif.
Pour les experts, autorité et sens des responsabilités sont très liés. Si autrefois le respect de l’autorité et des institutions reposait majoritairement sur un statut , tel que celui du maître d’école, du policier, ou du juge, les jeunes aujourd’hui sont en demande d’une autorité qui repose sur un contenu, et sur une attitude faite de respect et d’équité. Il faudrait sans doute ajouter la proximité, en particulier dans la relation des jeunes avec les forces de l’ordre.
Mon avenir avec les autres, comment y croire ?
Amis, parents, adultes, entraide, solidarité, racisme, liberté... sont les mots autour desquels Elise et Omni ont ouvert la 4éme table ronde sur le thème « mon avenir avec les autres, comment y croire ? »
Elise s’attache à décrire ceux qui comptent dans la construction de l’avenir : les amis, mais dans la limite de leur expérience ; les adultes, mais plutôt des amis de la famille car il est plus difficile de se confier à un proche ; le groupe, car elle refuse le mot « tribu ». Les solidarités qu’exprime et que vit l’adolescent n’empêchent pas de s’ouvrir aux autres, mais témoignent d’une volonté d’apprendre à voir les gens différemment. L’adolescence est une période de la vie ou il faut apprendre à se détacher, à devenir un être à part entière.
Omni le dit comme une évidence : l’entre aide est une clé. » « Si on n’est pas solidaires, comment construire son avenir avec les autres ? ». Mais, face à la pression, les jeunes ont besoin de décompresser. La fête est une réponse à la pression ; le groupe est la réponse au besoin de confiance : « les amis nous aident et nous motivent ».
Le sociologue Patrick Baudry voit dans ce « groupe », si emblématique de l’univers « ados », le lieu où se construit précisément l’individu « social », où s’établit la distinction du moi, de l’autre, de l’individuel et du collectif, où se choisit « le avec, le contre, et le sans".
Notre société, sur la base de l’adolescence vécue 30 ans plus tôt par les parents d’aujourd’hui, n’aurait elle pas tendance à revendiquer le monopole d’élaboration d’un modèle social ? « Avant, c’était mieux ? ». Pourtant le sociologue observe la maturité, la lucidité, le sens des responsabilités des adolescents d’aujourd’hui et invite à revoir les stéréotypes que l’on projette sur eux.
Pour le Pr Marcel Rufo, pédopsychiatre, face à la projection dans l’avenir, adultes et ados sont dans deux postures différentes. Les adultes vivent davantage dans l’avenir et le passé et les ados surtout dans l’instant présent. Bien des difficultés et des malentendus naissent de ces différentes visions du monde ; l’angoisse du métier futur opposée à la priorité accordée au diplôme illustre bien les différences d’horizons dans le temps entre parents et ados dans la perception de l’avenir.
L’étude Ipsos pour la Fondation Wyeth confirme ce décalage par un résultat surprenant mais très informatif : 71 % des adolescents pensent qu’ils ont une mauvaise image auprès des adultes, alors que, pourtant, 86% des adultes ont une bonne image des ados. Ce décalage est illustré par l’enquête qualitative des regards croisés entre adolescents et adultes : les ados que l’on connaît rassurent alors que ceux que l’on ne connaît pas « font peur », parce qu’ils sont marqués par les stéréotypes, que notamment, les médias véhiculent.
« Pour croire en l’avenir, il faut que tout le monde se soutienne » remarque un lycéen dans l’assistance. Pas facile pourtant quand les parents semblent douter de l’aptitude des jeunes à devenir adultes dans un monde que ces mêmes parents jugent comme « trop dur ». Patrick Baudry souligne que beaucoup de parents attendent trop de proximité avec les adolescents. Parler de tout ne va pas tout résoudre. Marcel Rufo souligne notamment « la nécessité de laisser la sexualité en dehors des dialogues parents/enfants, car il reste le nécessaire mystère de l’incommunicabilité et de l’imprévisibilité de la relation humaine ». Ce besoin de confiance se heurte au jeu de la relation avec l’autre qui fait de façon irrationnelle l’ami, l’allié, l’adversaire ou l’ennemi. Marcel Rufo souligne que « l’adolescence est d’abord une conquête de soi au cours de laquelle l’enfant devenu jeune adulte apprend à construire son propre temps ».
« Croire en l’avenir », souligne Stéphane Hugon, sociologue et animateur des groupes lycéens qui ont travaillé sur ces thèmes, « ce n’est plus vouloir une rupture idéologique ou afficher des positions dogmatiques ». Si l’on observe leurs doutes dans la capacité des grandes institutions à « gérer ou modérer » les conflits de la société, ils acceptent davantage de composer que leurs aînés. Ils sont créatifs, croient en la proximité et attendent des initiatives concrètes qui touchent à la vie en commun. Signe des temps, Marcel Rufo cite une étude récente qui montre que 41% des filles et 40% des garçons veulent aider les pays en développement ; les progrès les plus remarquables venant d’ailleurs de la progression de l’implication des garçons.
« Une des clés de cette confiance en l’avenir est la capacité de « mettre en récit » ces évolutions » précise Patrick Baudry. Cette organisation du dialogue et de l’écoute des adolescents justifie pleinement l’aide inter-générationnelle et lui donne tout son sens. Si les politiques peuvent paraître en panne sur ce sujet, des initiatives peuvent se prendre au sein des lycées et des collèges.
Pour le Directeur général de l’enseignement scolaire, Roland Debbasch, les questions abordées durant le forum, ont tout à fait vocation à nourrir l’institution scolaire. En soulignant en conclusion la qualité des regards croisés posés par adolescents et adultes experts, Rolland Debbasch annonce la volonté de la DGESCO de décliner cette démarche, en partenariat avec la Fondation Wyeth, dans de nouvelles académies.
La Fondation, par la bouche de son président Claude Griscelli, souligne l’implication des jeunes pour ce pari original relevé avec l’aide et la complicité des proviseurs et des équipes éducatives des lycées partenaires, ainsi que des sociologues de l’Inserm. Des débats sains, amicaux, respectueux, pour nourrir la réflexion de tous et préparer pour le début 2008 une nouvelle journée d’échanges utiles à la compréhension mutuelle et à la préparation, pour les adolescents, d’un avenir plus serein.
*Paris : Gustave Ferrié (10ème), Sophie Germain (4ème), Charles de Gaulle (20ème), Théophile Gauthier (20ème), Lucas de Nehou (14ème)
proche banlieue : Collège du vieux pont de Sèvre (Boulogne Billancourt), Lycée St Dominique et Lycée Pasteur (Neuilly) province : Collège Pablo Néruda (Evreux), Lycée les Pannevelles (Provins)
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