Moi déteste Moi
Les raisons ne manquent pas pour que la souffrance apparaisse à cette période. Lorsqu’on est face à un adolescent, on voit généralement le malaise typique dans lequel il est : n’osant pas soutenir le regard de l’autre, rougissant dès qu’on lui parle, tirant sur ses manches pour cacher son corps disproportionné...
Ce malaise peut en rester à ce stade ou devenir une souffrance handicapante. Tout ce qui se passe dans le corps
et dans la tête de l’adolescent. « Changement » et « adaptation » sont donc les mots-clés du moment. Le processus d’adaptation est un travail lent qui demande beaucoup d’énergie psychique. Avant d’y parvenir, l’adolescent va être confronté à ses manques, à ses failles, inhérents à son état actuel. Toutefois, sur le moment présent, cela peut lui paraître insurmontable et infini.
Moi déteste Moi
Ce corps disproportionné
Il y a souvent un moment à cette période où l’on ne se plaît pas. Notre corps change de façon saccadée, donnant des silhouettes disproportionnées et un sentiment d’étrangeté. Les différences physiques entre les jeunes pubères sont grandes. On peut donc difficilement retrouver son image chez son ami qui en est peut-être à un autre stade de la puberté. On se sent donc très seul. Et ce miroir qui ne renvoie jamais la même image... Qui suis-je ?
Je ne me reconnais plus. Suis-je bien sûr de toujours exister ? Jusqu’où vont aller ces transformations ?
Les changements corporels vont venir toucher une sphère très primitive de notre construction psychique. Dans nos premières années de vie, nous avons constitué, grâce aux soins maternels, un sentiment d’unité corps/psyché et un sentiment de continuité de notre être. Ainsi, peu à peu nous nous sommes sentis exister comme un tout distinct de notre mère.
Zoom
Reconnaissance de soi et de l’intégrité corporelle
(0-3 mois - 8 mois - 18 mois)
A la naissance, le Soi du petit enfant est dans un état d’indifférenciation somatopsychique, c’est-à-dire que l’enfant ne perçoit pas de séparation entre son corps et celui des autres. Le sein que sa mère lui donne fait partie de lui-même et son regard plonge dans celui de l’adulte comme s’il n’y avait pas de limite.
Peu à peu, une différenciation s’effectue et le Soi se distingue du non-Soi. L’enfant sait que le sein n’est pas à lui et que sa mère est une autre personne que lui. Pendant cette période de différenciation, le Soi garderait une plasticité aux influences extérieures, qu’elles soient bonnes ou toxiques. L’importance de cette étape est l’émergence d’une construction d’un Soi propre, de même que d’un corps entier et bien distinct de celui de l’autre. |
A l’adolescence, les changements corporels sont soudains et
métamorphosent réellement les différentes parties du corps. C’est pourquoi l’unité soma/psyché est mise à mal. Le corps devient « étranger » et ce sentiment peut aller jusqu’à la dépersonnalisation. L’adolescent a beau se regarder des heures dans le miroir, il a du mal à se reconnaître. Son image l’obsède car il ne la maîtrise plus. Selon le modèle théorique et psychodynamique, lorsqu’on n’a pas pu constituer ce sentiment d’être un seul corps unifié, on se trouve confronté plus tard à l’explosion de notre image du corps. Cela peut engendrer des perceptions de corps morcelé ou déformé, comme on en rencontre dans le récit de certains adolescents fragiles.
Plaintes psychosomatiques
Les adolescents ont souvent des plaintes somatiques. Ils expriment ainsi un mal-être à l’interface entre le corps et le psychisme. Ces manifestations sont des migraines, des douleurs d’estomac, une fatigue physique... Ils connaissent en effet des changements corporels réels qui se mêlent à de fortes émotions et de l’angoisse. Si ces plaintes viennent à se répéter et à handicaper l’adolescent pour continuer sa vie quotidienne, il faut
entendre ce qu’il y a derrière ; notamment un malaise psychologique dont il faudrait s’occuper. Il y a donc tout un panel de raisons pour souffrir de son corps à l’adolescence. Non seulement il faut accepter ce nouveau corps mais aussi, pour certains, ne pas devenir fou à cause de ce changement.
L’estime de soi connaît des hauts et des bas
« Qu’est-ce que je vaux ? Qu’est-ce que je vais devenir ? »
Les changements du corps fragilisent le narcissisme de l’adolescent. Parallèlement, il sent qu’il acquiert peu à peu une forme de pensée autonome. Il construit sa personnalité, commence à avoir des idées différentes de celles de ses parents, des goûts affirmés et originaux. Il tente de savoir qui il est, qui il pourrait devenir.
En attendant, il tâtonne, il fait des essais-erreurs. Il se confronte au regard des autres. L’adolescent change vite d’humeur. D’un côté les hormones, de l’autre la perte de contrôle angoissante de ce qui est en train de se passer : il ne sait sur quel pied danser et passe du rire aux larmes. Tout prend une allure de drame, c’est l’âge des extrêmes, ce qui rend cette période si intense pour lui et sa famille. Dans ce contexte, la moindre contrariété touche son estime de lui, toute remarque ou échec lui fait perdre le sentiment de sa valeur. Il cherche à savoir ce qu’il est et interprète tout signe dans
un sens souvent négatif. Eminemment à vif, il prend tout au pied de la lettre et a tendance à tester en permanence l’amour qu’on a pour lui. Lui ne s’aime plus, il a besoin qu’on l’aime. La réussite scolaire est un bon atout pour se revaloriser mais ne suffit généralement plus.
L’adolescent ne veut plus être conforme à ce que l’on attend de lui. D’ailleurs certains feront exprès de
baisser leur niveau pour ne pas être étiquetés « intello » ou « premier de la classe ». Ce qui était valorisant à l’école primaire ne l’est plus. Chacun va tenter de briller dans d’autres domaines, certains en musique, d’autres en sport, d’autres en style vestimentaire
ou en conquête amoureuse... Mais, avant de trouver une nouvelle identité, il passe par des chemins sinueux menant parfois à de véritables souffrances. Par exemple, on émet l’hypothèse que l’adolescent qui fait une bouffée délirante aiguë ou qui entre dans la schizophrénie souffre
d’un mal d’identité : on peut entendre, dans ses idées délirantes, des doutes sur sa filiation, sur son identité. Il ne sait plus qui il est, il pense être quelqu’un d’autre. C’est la forme extrême et pathologique de ce que vit a minima chaque adolescent concernant son identité. Attention, tout adolescent n’est pas susceptible de devenir schizophrène.
Les difficultés scolaires
Les parents font souvent une affaire personnelle des difficultés scolaires de leur enfant car elles viennent toucher leur narcissisme. Toutefois, n’oublions pas que la personne la plus touchée par ces difficultés est l’adolescent lui-même. En outre, plus le parent en fait son cheval de bataille, plus l’adolescent est déresponsabilisé de ses résultats.
Rappelons que, de façon générale, les adolescents ont moins
envie de travailler que lorsqu’ils étaient à l’école primaire. Ils sont concentrés sur la découverte d’autres aspects de la vie, comme l’amitié forte, l’amour, l’apprivoisement de leurs changements physiques... Cependant, s’il y a véritable difficulté scolaire ou baisse des résultats, il faut en comprendre le sens. Par ailleurs, l’attitude désinvolte qu’ils peuvent arborer n’est souvent qu’un leurre, une défense contre la blessure narcissique engendrée par les difficultés. Au fond les adolescents sont très touchés par leurs difficultés scolaires. Il faut leur laisser cette part de responsabilité et ne pas les mettre en position secondaire. Or, le conflit avec les parents arrive très facilement autour de ce sujet, qui devient un noeud central dans la relation avec l’adolescent. Mieux vaut se demander ce qui se passe pour trouver rapidement l’aide adéquate.
On peut commencer par rencontrer les professeurs, le psychologue scolaire s’il y en a un, et parler avec une personne qui connaît bien l’adolescent car il le voit souvent hors du contexte familial, afin d’avoir une idée globale de se qui se passe. D’autre part, si l’on opte pour un soutien scolaire, il est conseillé de recourir à une aide extérieure plutôt que de se lancer soi-même
dans l’explication des cours de mathématiques. Généralement
cela finit en cris et en pleurs car l’inquiétude des parents ne les place pas dans une position de bons pédagogues.Certains adolescents connaissent des difficultés scolaires pour attirer l’attention de leurs parents qui sont absorbés par leur propre vie professionnelle ou autre. Généralement, après une
réunion avec les professeurs, où le parent s’est déplacé, et la résolution de mieux suivre les résultats et la vie de l’adolescent, les choses s’améliorent. Parfois il s’agit de conséquences d’un mal-être psychologique.
C’est un signe d’alerte qu’il ne faut pas négliger.
En pratique...
Voici quelques questions à se poser pour comprendre les
difficultés scolaires de votre enfant :
s’agit-il d’une baisse de résultats passagère ? ;
depuis combien de temps cela dure-t-il ? ;
quel est le contexte et l’ambiance à la maison depuis quelque temps ? ;
est-ce que cette difficulté scolaire ne cache pas un autre mal-être (affectif, psychologique, familial...) ? ;
est-ce qu’un soutien scolaire supplémentaire suffirait ? ;
est-ce une demande d’attention ? ;
est-ce un découragement, une perte de confiance en ses
capacités ? ;
peut-il suivre le cours ? Y a-t-il quelque chose qui l’en
empêche ? |
Extrait de l’ouvrage "La crise d’ado", par Edeline Vanek Dreyfus, Collection Eclairages chez Studyrama.
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